• Marine André

Désir en futur proche

Une fiction, un récit ; l'amour qui naît, ailleurs. Extrait.


C'était un jeune homme comme un autre, sensible mais rompu à ne pas le montrer. Il s'y était bien entraîné.

Mais elle le remuait, pour autant. La fille de l'équipe A2.


Il ne pouvait pas dire qu'il la connaissait ; non.

Mais il la devinait assez. Il connaissait la candeur et la pétillance de ses yeux. Leur discrétion et leur alerte.

Ils étaient vifs, ses yeux. Ils disaient qu’elle était rieuse, éclairée sur le sombre de la vie, mais apte à le rendre petit.


Il l’avait rencontrée au travail, un jour banal ; il savait la couleur de ses cheveux, leurs reflets, et la pétillance de sa voix. Ou du moins ce qu’il en restait. Les voix avaient à présent comme une sonorité voilée, étouffée ; c’était comme ça.


Il se souvenait mal du temps d’avant.

Si.

Un peu.

Il se souvenait des effusions de bises claquées sur les joues des vivants - et même des employés taciturnes pré-morts - de tout l'étage. La comptabilité, l'équipe A1, l'équipe A3, et tout le tour de l'open-space où son bureau attendait là la fin de cette ronde sans fin de lèvres écrasées sur des gens qu'on aime pas.

Les restes de cette sensation étaient partis depuis longtemps.

Il se souvenait mal du temps d’avant.


Il l’avait vu débarquer, un matin, nouvelle et fraîche, la fille de l'équipe A2. C'était la seule femme de l'équipe. La sienne. Une femme venait dans son équipe.

Il l'avait d'abord toisée, un peu. Qu'est ce qu'elle faisait là ?

Mais ça n'avait duré qu'un centième de seconde.

Ensuite, il l'avait vue. Ou sentie. Intégrée. Un corps ni athlétique ni maigre, un corps de femme dans l’uniforme un peu informe. Son visage ? Il n’en savait rien. Ou peu. Ils portaient sans cesse leur grands masques, qui prenaient leur nez et leur bouche. C’était la loi, c’était l’usage, c’était un tissu pré-mortuaire.


Il s'était dit qu'elle le touchait. Et avait évacué l'idée. Mais l'idée le collait, beaucoup.

Plusieurs fois, ils s’étaient frôlés - le coude, même le genou - à réception des caisses près de la porte en fer. La grande, au rez-de-chaussée. Personne n’était là. Personne d'autre. Elle avait eu l'air de sourire, un petit pli au coin de l'oeil. Il avait été très troublé. Et même rêvé d’un autre-chose.

Mais non.

Non.

Ca aurait été folie, viol, presque. Une bouche contre une autre.

Non.

Il ne savait même pas si elle y pensait, elle aussi.

Et puis, il y avait autre-chose.

La peur de tout rater.

Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas touché de lèvres.

Il ne se souvenait plus.

Ah.

S’embrasseraient-ils un jour ? Ici ? Ailleurs ? Et seraient-ils malades, l’un ou l’autre ? Est-ce-que l’amour valait la peine de se risquer aux maladies ?

Et puis, serait-ce de l’amour ?

Et si leurs lèvres, en s’effleurant, ne partaient pas en grands frissons ?

Alors, quoi ?

Il aurait fait tout ça pour rien ?


Il fallait qu’il cesse d’y penser. La solitude de son chez-lui de confinement était trop grande. Combien de temps, déjà ? Le travail était son échappée quotidienne et salvatrice. S’encombrer d’émotions superficielles devrait être interdit. Il allait se faire mal.


Mais… il avait beau se dire tout ça, le soir, c’est tout ce qu’il restait du vif de sa journée : ses yeux à elle.

Il avait maintes fois imaginé ses yeux avec des nez divers, dessous ; ce que devait être son potentiel visage au complet, reconstitué.

Il les avait dessinés, ces nez. Plein, des courts, des retroussés, et même quelques très laids, pour ne pas être trop déçu si un jour il lui arrivait, de - sauvagement, ou tendrement, ou fébrilement - enlever le masque protecteur de la fille de l’équipe A2 pour lui déposer un baiser, dans son corps physique et humide.

Il avait dessiné des lèvres, aussi. Mais elles, elles étaient toujours belles, juteuses, rondes.

Ah.


L’amour semblait lutter encore, contre cette vie trop feutrée.

Parfois, il devenait presque malade. Dans sa tête. Il inventait un lieu où il pourrait être contre elle, contre la fille de l'équipe A2.

Il s’imaginait à un bal, où l’on aurait donné aux gens des masques pour cacher leurs bouches plutôt que leur haut de visage. Il se disait que c’était autant romantique, peut-être. Qu’il ne manquait que les costumes, mais que le mystère était là. Qui est-on, sans sa bouche ?

(...)”



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