Le bonheur est la perfection. Essai.

LA RELATION HUMAINE

Lorsque nous voyageons, toujours, nous choisissons une destination. Si nous ne le faisons pas, alors, c’est pour apprécier le chemin en lui-même, les découvertes et aventures que nous ferons en route ; l’expérience. Dans ce cas précis nous savons alors que rien ne peut vraiment nous arriver, car, si nous n’avons pas de point défini comme destination, nous avons toujours un départ. Le départ, c'est ce point qui, quoi qu’il advienne, pourra ou pourrait être à nouveau Arrivée. Il devient une sorte de sécurité, quand bien même le point de départ ne serait que nous-même ; peu importe qu’il soit palpable ou immatériel : il peut-être un lieu, bien-sûr, mais aussi un socle humain - une valeur, une énergie, un lien.

Ainsi, tout ce qui sera en chemin – soleil ou joie, merveilles ou déserts, Graal ou errance – sera un outil incroyable que nous ramènerons chez nous pour que l’étape suivante soit plus belle encore, matériellement ou mentalement : les souvenirs et les apprentissages. Chacun sera une source intarissable de discussion, de questionnement, de comparaison, de joie ou de nostalgie triste : de vivant, de vibrant.

« Le Bonheur est la perfection. »


La société, par des slogans bien à la mode, nous vend et ressasse une idée du Bonheur lisse et sans faille. Surtout en ce qui concerne l’Humain, qui n’est ni quantifiable ni qualifiable de manière tangible aux yeux de l’extérieur – et donc des lois culturelles et sociales de notre environnement.

Ainsi, puisque Bonheur en Occident rime avec Amour au sens large, la quête du Bonheur qu’on nous impose de suivre pour prouver et se prouver que nous sommes capables d’être heureux passe, au-delà du matériel, par les relations humaines montrables et démontrables que chaque individu tisse ou défait : la relation intime et amoureuse, la relation amicale, la relation familiale, la relation au travail, … et bien d’autres encore.

Les plus indispensables, selon encore une fois notre culture, sont évidemment celles du couple, de la famille, des amis et des collègues. Il est de convenance d’en avoir, il est de bon goût de pouvoir les offrir à la vue de tous, épanouies. Il faut d’ailleurs les nommer, identifier, et façonner au plus près possible de ce qui nous en a été appris. Alors, pour être réussie et acceptable aux yeux du Monde – et souvent aux nôtres –, un couple doit, par exemple, être toujours rieur, beau, avec une libido riche et dense, une complicité constante, il se doit d’être toujours actif et d’accord, et d’avoir des projets de vie planifiés et définis qui peuvent donner lieu à des comptes rendus à l’entourage ou à la société ; une amitié ou relation familiale doit être inconditionnelle, durable et constante, solide, entière, sans dispute ou mésentente, sans rendez-vous annulé ni tension, avec un bénéfice service ou psychologique palpable et quantifiable, et un calendrier de fêtes ou activités partagées définissable ; une relation professionnelle doit, elle, être toujours positive, fructueuse, sans débat houleux ni remise en question, sans compétition ni prise de pouvoir, et en acceptation et solidarité constante, pour les grandes lignes. Ces codes sont dictés, il faut s’y plier, conformer, pousser pour être heureux et associé à quelqu’un d’heureux.


Ah.


Et si ces images lisses et hautement élitistes et cadrées du Bonheur étaient une Vérité singulière qui ne convient qu’à un petit nombre ? Ou même un mensonge, une définition erronée et hautement lacunaire, voire une doctrine dangereuse dictée par une société de consommation et une mode de la pensée positive à l’extrême ?

Je vous propose de l’interroger.

Et si, plutôt, une relation à l’autre était un Voyage ?

Essayons.


LE LIEN AUX AUTRES, UN VOYAGE


Décidons d’aller à la mer pour s’étendre sur la plage, ou nager sans relâche dans l’eau fraîche. Dans une petite ville de Normandie où le Soleil a son abonnement. Faisons-le bien. Préparons un bagage, follement plein ou espérément léger, avec un maillot de bain ou un short trop court, une serviette de plage ou un paréo, des lunettes de soleil, de la crème, un livre qui sent bon ou un jeu de raquettes : faisons-le bien. Sautons alors, impatient et plein d’espoir d’une belle journée en ces terres dans un train, une voiture, ou sur une moto, peut-être. Respirons gaiement, imaginons ce que nous y ferons, ou bien pestons contre ces gamins qui rient trop fort dans ce train censé être apaisant.


Ah.

Une ombre au tableau ? Oublions.


Nous voici là-bas, enfin. La gare ou la place principale est belle, il y a un homme qui vend des galettes dans la rue et les passants sentent les vacances, mais il se met à pleuvoir, violemment. Il y a du vent, d’ailleurs. Il fait trop froid, trop humide, par rapport à ce que nous avions imaginé. Faut-il aller tout de même à la plage ? Faut-il chercher à faire autre chose ? Un musée, les magasins, à entamer la discussion avec un badaud ? Faut-il découvrir la ville autrement après cette impatience, ce voyage, ou bien s’en aller, et faire le chemin inverse pour rentrer au chaud chez soi ? Et si nous choisissons de partir, faudra-t-il alors pester ou rire de l’expérience ? Est-ce que cette journée nous changera à jamais l’image gravée jusqu’à présent de cette ville ensoleillée et balnéaire ? En mal, en bien ? En… juste différente ?

Qui sait. Qu’importe.


Aurait-on préféré s’assoir au soleil sur une plage calme et propre ? Sans doute. Combien de temps ? Aurait-on, après le livre ou la partie de raquette joyeuse ou maladroite, cherché des cailloux dans le sable ? Aurait-on marché sur une méduse, pleuré ? Aurait-on construit le plus mémorable des châteaux de sable avec un enfant rencontré dans l’écume ? Aurait-on voulu partir explorer les rochers, chercher une glace en bord de route, se cacher du soleil trop fort ou se couvrir de la brise fraîche ? Aurait-on savouré les odeurs de coquillages ou eu la nausée à cause des effluves d’algues ?

Qui sait. Qu’importe.


Analysons.

Chaque délice, chaque raté est un souvenir. Qui amène à explorer, rester, partir, profiter encore, réinventer, réorganiser, aller plus loin, fuir, … Chaque délice, chaque raté est le chemin, la construction.

Allons plus loin.


Et si nous n’avions pas choisi la destination, comme dans le deuxième exemple, plutôt ? Et si nous avions pris la route au hasard, vers le rien ? Nous aurions pu prendre au petit bonheur la chance un billet d’avion, une direction sur la route, monté dans une voiture en stop à l’aveuglette parce que l’horaire du vol, la couleur du béton ou la carrosserie bossue de la voiture nous plaisait. Nous aurions tout de même été prudent. Nous aurions pu préparer notre bagage avec des bottes de pluie, une trousse de secours, une tente pliable, un peu d’eau, une robe de soirée, une tenue d’escalade, un guide du routard, un préservatif, un coupe-vent, des bonbons ? Alors nous nous serions aventuré ailleurs, sans autre attente que trouver des souvenirs à écrire, à emporter, sans autre excitation que celle de chercher, trouver, chercher, trouver, surtout chercher. Et, là encore, nous aurions emporté des ratés, des délices. Des coins sombres qu’on voudrait vite oublier, des écorchures aux genoux, des peurs d’être perdu, des fleurs aux couleurs uniques, des senteurs entêtantes, des endroits où l’on veut retourner, des sensations de sérénité pleine.

Qui sait. Qu’importe.


Chaque délice, chaque raté est un souvenir. Qui amène à explorer, rester, partir, profiter encore, réinventer, réorganiser, aller plus loin, fuir, … Chaque délice, chaque raté est le chemin, la construction. Et rien n’est figé : même le plus facile à prévoir, atteindre, peut réserver des surprises. A nous de les accueillir avec esprit, inventivité, optimisme, même.

Alors qu’en dire ?


Le trop calme donne envie de bouger, souvent, la destination finale d’avancer encore ; la fin n’existe pas vraiment, en ce qui concerne cette quête. Ou plutôt nous la choisissons, la décidons, et pouvons même l’annuler ou y renoncer. C’est une fin mouvante et imprévisible. Alors, que faire ? Juste, choisissons de partir, d’oser mettre un pied devant l’autre. Et accepter les Voyages pour ce qu’ils sont. Avec les plans galères, les embûches, les angoisses, les peines, les peurs, les accidents, l’ennui, parce qu’alors ils sont vibrations et tremplins pour apprécier les joies, les délices, les récompenses, les succès, et aussi les sentiments de désir, d’amour, de complétude. Ce qui est important, c’est d’accepter le tout comme un succès : celui d’apprendre, avancer, construire, se mouvoir et s’émouvoir, se renouveler.

Mais quel rapport, direz-vous, avec les relations humaines ? Quel rapport avec le couple, les amis, les parents, les collègues et les pairs ?

Mais tout ! Tout. Ce qu’il y a à avancer ici, à oser dire de notre Vérité unique, c’est que le Bonheur est le chemin ; le Bonheur est appréciable parce qu’on a vécu le Malheur, le difficile, les embûches. Le voyage parfait n’existe pas, chaque voyage est potentiellement parfait et imparfait selon notre caractère, notre attitude face à sa découverte, son exploration, dans un temps et lieu donné. Et chaque voyage a une richesse folle, de par ses nouveautés idylliques, ses lieux de sérénité qu’on connait et qui rassurent, ses maladresses et déceptions. Et nous pouvons choisir de le poursuivre, le réinventer, ou le terminer. Tout est question de priorité, d’attente, de regard. Oui ; comme pour une relation.


LE VOYAGE OU LA RELATION


Rien n’est éternel, tout change. Les paysages de nos enfances, les paysages des cartes postales, l’Amour. Et on aime encore mieux, ou l’on aime plus du tout les nouvelles odeurs, les nouveaux bâtiments, les nouveaux souvenirs, les nouveaux liens. Est-ce qu’on a envie de les explorer, de les apprivoiser, de s’en détourner ? Est-ce qu’on veut nous même y construire quelque-chose, s’y installer pour que le Voyage soit ailleurs et cette destination finalement l’ancrage et le point de départ ?

Peut-être. Parfois. Possiblement. Oui. Liberté.


C’est ici la perfection d’un Voyage : sa richesse, son chemin, ses nuances et ses couleurs ; les nouveautés ou l’habitude du lieu : c’est aussi ça le Bonheur : l’épanouissement, la sérénité, la joie, l’énergie, le rire sont des compagnons et alternants du stress, de la frustration, de l’inquiétude, de l’angoisse, de la colère.

Alors, qu’en pensez-vous ? Et si la relation à l’autre était un voyage ? Accepter son lot de surprises, réinventer nos réactions aux intempéries, impondérables, beautés sauvages, succès ou découvertes magiques ? Et si, même, le plus long des voyages était la relation à… Soi ? Serait-ce à dire que tout, ou presque, serait bon à emporter ? Et serait uniquement unique ? Comme une Vérité parfaitement imparfaite à vivre avec cœur dans un temps donné. Et, surtout, dans l’Instant, le temps d’un voyage.

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