• Marine André

Portrait - La dame du quatrieme

En tendresse et relai des témoignages de quelques femmes âgées et fortes que je recueille autour de moi, malgré elles, et en confidences.

Un regard, un constat, une fiction teintée de tout ça. A leurs force et liberté.

Je me pardonnerai moi-même si sur l'échelle de l'élégance je ne suis pas tout-à-fait moi

Je grossis en perdant du poids

Je m'alourdis

De Sale

Et mon visage le voit


Je mets toujours la robe à fleurs

Le vendredi

Jour du poisson

Et le dimanche évidemment

Parce que rien ne change trop quand même

Mais j'aimais bien Justine

Voyez

La petite aide ménagère

Qui me volait quelques colliers

Ses sourires valaient bien mes perles


Le virus Coro machin chose

Bon

J'aimerais vous dire que je m'en fous

Qu'il y a plus grave

Qu'on ne meurt pas

Mais les gens crèvent autour de moi

Depuis avant

Depuis toujours

Amies de mon enfance

Amants de mes Amours

Puis

Puis on va tous mourir un jour

Même si on s'en serait passé

La seule chose

C'est qu'on ne sait pas

Quoi

Quand


J'ai Quatre-vingt deux ans

Monsieur

Moi je suis née avec la guerre

J'ai survécu

Ma soeur aussi

J'ai vu des choses que l'on ignore

Tout

Les colères

Les tromperies

Les accouchements en pleine campagne

La perte des parents trop chers

Les coups sur mes hanches

L'Algérie

Fermer sa grande gueule par principe

Un cancer une péritonite

Tout ça


On a même fait fortune un peu

On a pu monter à Paris

Monsieur

Dans un très bel appartement

Un quartier aux dîners guindés

Monsieur


Je pensais être un peu tranquille

Voyez

J'avais donné beaucoup

De temps

D'important

De futile

Je me taisais en discrétion

Laissez-moi donc me reposer

J'ai gagné ma sérénité

Monsieur

Le Monde s'est figé et puis quoi

Si je l'attrape je crève qu'ils disent

J'en ai vu d'autres

Monsieur

J'en ai vu d'autres


Ma respiration se fait forte

Trop

Forte

Et mon visage s'est émacié

J'ai pris du poids des âges

Et du creux des soucis

Cent ans

Mille ans peut-être

Bouquet de cheveux blanc

Je tousse

J'eructe

Monsieur

Je m'appuie sur les chaises

Je boude un peu ma canne

Mais j'ai vécu la guerre

La vraie

La Vraie

Monsieur

Même si j'étais une môme

Une enfant en Monde insouciant


Et

Voyez

La joie est encore là

Visible au coin des yeux

Pour autant

Monsieur

L'Insomnie a laissé place aux épuisements sur tout l'autour

Si

Des cernes se sont montrés plus creux

Plus creux et bleus que d'habitude

Je ne me connais pas

Je ne me connais plus

Mais debout à six heures pour bien donner le change

Je me fais le café plus noir que la saison

Que la Mort ne croit pas qu'elle a ici sa chance

Oui mon mari est mort en cadavre plus beau

Hier

Il y a vingt ans

Je ne me souviens plus

On l'avait habillé en grand

En cérémonie de mariage

Presque

Les enfants sont partis et ont fait des enfants

Ils se préoccupent peu

Ils sont vieillis eux-mêmes

Disséminés partout

Stressés

On a pas vaincu le chemin


Je préfère les laisser là-bas

Je fais mine que je ne sais pas

Utiliser ses "Machines-là"

Internet et le blablabla

Monsieur

N'y croyez-pas

Qu'importe

Si je vieillis encore

La ride qui me creuse est due au Monde qui s'affole

Je ferai semblant de ne pas savoir

Comment envoyer des photos sur leur téléphone miniature

Il leur mange presque toute leur vie

Et leur autonomie

Et moi je me refuse

J'ai du papier

Monsieur

Et un bon téléphone

Avec un fil au mur

Parce que c'est plus tangible

Qui s'en soucie


Ma voix s'éraille et je manque d'air

Paraît qu'il ne faut plus trop se promener

La voisine elle s'est faite enlever

Par un cousin très éloigné

Pour

Quoi

Pour selon lui la protéger

Mais

Mais je m'en fous

Monsieur

Même de souffrir

Monsieur

Si je chope ce truc au dehors

Qu'importe

Si je vieillis encore dans un lit d'hôpital

Moi je m'en fous vous m'entendez

Il faudra bien un point final

Et je me suis bien préparée

Mon tricot est repassé net

Et mes prières bien récitées

Qu'importe


Et puis

Je me pardonnerai moi-même si sur l'échelle de l'élégance je ne suis pas tout-à-fait moi

Personne ne me verra

Je partirai en robe à fleurs

Monsieur

C'est décidé


Je vis avec des chats pas avec un miroir

Et j'évite mon reflet dans la vitre le soir

Je lave toujours mes dents

Enfin celles qu'il me reste

En fixant bien l'évier

Le mur est éreinté

Mais pas mon propre dos que je fais bien marcher

Je suis jeunesse

Encore

Vous ne comprenez rien


Le sablier d'ennui n'est pas prêt à être écoulé

Monsieur

Personne ne le retournera

Un livre sera compagnon de mon quotidien sans pression

La télé en fond

La loupe en attelle

Et la couverture pour couvrir mes pieds aux chevilles vraiment

Vraiment trop enflées

Et les photos

Jaunies

Trop peu nettes de mes yeux

En marques-pages peut-être

Dites

Si mon visage s'arrête de respirer

Vous allez me sauver

Monsieur

Dites

Au moins un peu

Prenez ma robe à fleurs

Et puis mon gilet blanc

Avec le col Claudine

Il est très élégant

Monsieur

Que Dieu me retrouve bien endimanchée

Dans ma boîte en bois noir

Le cèdre est démodé

Car même la Messe est interdite

Et je m'emmerde

Monsieur


J'ai Quatre-vingt deux ans et je ne comprends pas

Je suis née à la guerre

La vraie

Moi

Monsieur

Pitié pitié juste

Laissez-moi

Monsieur

Je vous salue

La Terre

Mais prenez soin de tout

Vous saurez voir

Plus tard

Comme il faut profiter

Monsieur


On ne peut bien partir que si on a aimé

On ne peut bien partir que si l'on a rêvé

On ne peut bien partir que si l'on est aimé

Et j'ai fait mon boulot

Monsieur

Qu'on me foute la paix à présent

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